Ta paupière gauche saute depuis trois jours. Une petite secousse sous la peau, au bord de l’œil, que personne ne remarque à part toi.
Tu te dis : C’est la fatigue. Je vais me coucher plus tôt, ça va passer.
Le matin, devant le miroir de la salle de bain, la brosse à dents dans la main, tu la vois repartir. Toute seule.
Mais tu t’es déjà couchée plus tôt. Tu as coupé l’écran avant 22 h, tu as bu moins de café. Donc ton corps fait autre chose que te contrarier : il essaie de relâcher une tension qu’il tient depuis très longtemps.
J’ai fait un live Substack avec Christiane MASSERON, 75 ans, mère et grand-mère, et avec Morgane Zanga ✨ , venue comme co-invitée. On a parlé de ça. Le corps qui réagit à ce qui a été retenu pendant des années. Les paupières qui sautent, les muscles qui tremblent, les larmes qu’on n’avait pas le droit de verser.
Sans entrer dans le médical. En restant sur ce qu’on sent, et sur le chemin qui mène à l’apaisement.
Une petite fille qui n’avait pas le droit de pleurer
Christiane est fille unique. Ses parents souffraient beaucoup, et très tôt, c’est elle qui les a portés. Elle le dit avec ses mots : elle était à la fois leur psychologue et leur bouc émissaire. Et du coup, elle n’a pas pu se construire.
Quand on a préparé le live ensemble, elle m’a raconté une éducation d’après-guerre très dure, où on « dressait » les enfants plus qu’on ne les éduquait. Elle se taisait pour protéger ses parents. Elle avait peur de tout. Dès que quelqu’un levait la main près d’elle, son corps se protégeait tout seul, avant même qu’elle y pense.
Et quand elle finissait en larmes juste avant l’arrivée d’invités, la consigne tombait : sèche tes larmes, tu vas nous faire honte. Il fallait faire un beau sourire.
Un enfant, ce n’est pas fait pour ça.
Christiane, pendant le live.
Plus tard, adulte, elle a continué de la même façon. Beaucoup de choses mises sous le tapis. Éviter d’en parler dès qu’une réaction risquait d’arriver en face. Et tout prendre sur son corps.
Le corps, lui, s’en souvient.
Ce que son corps a fait de tout ça
Les paupières, d’abord. Elles sautent souvent. Pendant longtemps, Christiane a mis ça sur le compte de la fatigue. Puis elle a commencé à sentir que ça arrivait aussi avec les émotions, avec des situations qui la renvoyaient loin en arrière. C’est un petit peu gênant, mais c’est tout, m’a-t-elle dit. Elle ne voyait pas le rapport.
Ensuite, quand les épreuves se sont additionnées sur une même année, son corps a parlé plus fort :
le dos bloqué, au point de devoir s’allonger le matin pour arriver à se préparer,
les hanches douloureuses, une douleur qui était partie d’elle-même le jour où elle a enfin eu son rendez-vous,
l’été, des jambes si douloureuses qu’elle marchait mal et avait peur de tomber,
dans les moments d’émotion très forte, une douleur sous le sein qui s’est détendue ensuite (« c’était uniquement une tension »),
des matins où elle avait mal partout, où même se retourner dans le lit devenait l’horreur.
Elle a décrit un mécanisme avec une justesse que je trouve rare. Un seul souci, elle le passe. Mais quand les choses s’additionnent, à un moment, le corps lâche complètement. Plus d’énergie. Plus de sommeil non plus, parce qu’il faut un minimum d’énergie pour arriver à dormir.
Je tenais, je tenais, je tenais.
Avec l’impression d’être sur la corde en permanence, et de ne jamais penser à elle.
Morgane, elle, a grandi dans une famille pleine de non-dits. Quand ça ne va pas, tu gères ton problème toute seule, et c’est terminé. Quand elle a commencé à oser dire qu’elle voulait divorcer, elle s’est retrouvée couverte de plaques. Elles sont parties avec le temps, à mesure que le divorce arrivait à sa fin. Pendant toute la période où elle ne savait plus où elle se situait, son pied gauche pesait comme une enclume. Et un sac de courses pouvait lui bloquer le dos pendant plusieurs jours, alors qu’elle fait beaucoup de sport et soulève bien plus lourd sans souci.
Comme si la coupe était déjà pleine.
Ce qui se passe dans le corps
Ce que je vois dans mon travail, c’est que le corps garde la trace de ce qu’on n’a pas pu exprimer. Dans les muscles. Dans le fascia, ce tissu qui enveloppe et relie tous tes muscles. Dans les articulations. C’est une mémoire implicite : ton corps se souvient sans que ta tête ait besoin de raconter l’histoire.
Imagine une bouteille d’eau gazeuse secouée pendant des années, bouchon vissé à fond. Tout ce que tu n’as pas dit, pas pleuré, pas crié, reste sous pression à l’intérieur. Les tremblements, les bâillements, les larmes, c’est le bouchon qu’on dévisse d’un quart de tour. Le gaz sort par petites bulles, au lieu d’exploser d’un coup.
Quand une tension musculaire est tenue très longtemps, elle finit par chercher une sortie. Et cette sortie prend souvent des formes qu’on prend pour des bizarreries :
des tremblements, dans n’importe quelle partie du corps qui a des muscles, y compris les yeux et les paupières,
des bâillements en série,
des larmes qui montent sans prévenir,
parfois des rots, quand ça vient de très loin à l’intérieur. Pas élégant. Mais très bon signe.
Les yeux accumulent énormément de tension, et on les relâche de moins en moins avec les écrans. Donc quand on travaille avec eux en douceur, il arrive que les paupières se mettent à frémir. C’est ce qui s’est passé pour Christiane pendant un atelier Bouton OFF où on travaillait avec le regard.
Ton corps ne tremble pas parce qu’il va mal. Il commence à aller mieux parce qu’il a enfin le droit de trembler.
Les larmes suivent le même chemin. Cette année, Christiane a pleuré pendant trois ou quatre nuits. Elle le résume ainsi : à partir du moment où le corps se vide de ses larmes, il va beaucoup mieux. Elle sait qu’elle a encore des choses à sortir. Mais c’est beaucoup plus clair, et elle se sent beaucoup plus apaisée. Elle avance tout doucement, et elle sait où elle veut arriver : un apaisement complet, sans plus aucune colère qui reste.
Avant d’aller plus loin, une précaution honnête
Est-ce que ça veut dire que chaque paupière qui saute cache une vieille histoire ? Non. Parfois, une douleur est mécanique. Parfois, il y a un vrai problème médical derrière.
Donc si un symptôme est nouveau, s’il dure ou s’il t’inquiète, va d’abord voir ton médecin. Je parle de stress et de décharge quand les examens ont déjà été faits et que rien n’explique ce que le corps vit. À partir de là, je fais très confiance au ressenti.
Pourquoi avoir tout compris ne suffit pas
Tu as sans doute déjà compris ton histoire. Tu sais d’où ça vient, tu as lu, tu as parlé, parfois pendant des années. Mais comprendre ne dit pas à tes muscles qu’ils peuvent arrêter de tenir.
Ton système nerveux ne lit pas tes carnets de thérapie. Il répond à ce qu’il sent.
Christiane m’a dit une phrase pendant notre préparation que je garde avec moi : il faut être direct, dire les choses. Mettre des gants si ça risque de heurter, mais les dire quand même. Parce que ce qu’on laisse sous le tapis continue de peser.
Et le corps a sa propre façon de dire les choses. Il tremble, il bâille, il pleure. Il demande seulement qu’on le laisse finir sa phrase.
Si elle a accepté de témoigner, c’est pour ça : que d’autres femmes qui sentent la même chose se sentent moins seules. Ce qu’elle aime dans le groupe Bouton OFF, c’est que chacune y dit exactement ce qu’elle ressent dans son corps.
Si ton corps tremble, saute ou pleure sans raison apparente et que comprendre ton histoire ne l’a pas apaisé, j’accompagne quelques femmes en individuel en visio pour laisser cette tension sortir en sécurité.
Ton corps a déjà commencé à relâcher. Maintenant, on va l’accompagner, ensemble, avec une pratique que tu peux faire chez toi dès ce soir.
La pratique : laisser les yeux relâcher ce qu’ils tiennent
Aujourd’hui, je partage avec toi une version douce du travail avec le regard qu’on fait dans l’atelier Bouton OFF. Pas pour provoquer quoi que ce soit. Pour donner à tes yeux, et à tout ce qui se tient derrière eux, la permission de lâcher un peu.
Ce qu’il te faut pour commencer :
5 à 7 minutes où personne ne viendra te chercher,
une chaise ou un canapé, les pieds posés au sol, une lumière douce,
tes lunettes ou tes lentilles retirées si c’est confortable pour toi.
Note sécurité : avance lentement. Si l’intensité monte trop, si tu te sens envahie, paniquée, si la tête tourne ou qu’un souvenir prend toute la place, arrête-toi. Ouvre grand les yeux, regarde cinq objets dans la pièce et nomme-les, sens tes pieds au sol, bouge un peu. Tu peux aussi choisir de faire ce travail accompagnée.
1. Poser le corps
Sens l’appui de tes pieds sur le sol. Le poids de ton bassin sur l’assise. Laisse ton dos trouver le dossier.
Regarde la pièce autour de toi, lentement, comme si tu la découvrais. Laisse ton regard s’arrêter sur un objet, une couleur ou une forme qui te fait du bien, même un tout petit peu. Reste là deux ou trois respirations.
Ce point-là, c’est ton refuge pour la suite. Tu pourras y revenir à tout moment.
2. Adoucir le regard
Garde les yeux posés sur ce point sans le fixer. Laisse le regard devenir plus large, comme si tu voyais aussi ce qui se passe sur les côtés, sans tourner la tête.
Puis laisse tes paupières descendre à moitié. Sens leur poids. Sens les petits muscles autour des yeux, ceux qui travaillent toute la journée devant les écrans, devant les visages, devant tout ce qu’il faut surveiller.
Tu n’as rien à faire. Juste remarquer s’ils sont serrés, chauds, fatigués.
3. Le regard lent
Les yeux mi-clos ou ouverts, comme tu préfères, déplace ton regard très lentement de gauche à droite, à hauteur d’horizon. Beaucoup plus lentement que d’habitude. Comme une goutte de miel qui glisse.
Puis de droite à gauche, toujours aussi lentement.
Quelque part sur ce trajet, il se peut que quelque chose se passe : un bâillement, une déglutition, un picotement, une paupière qui frémit, une envie de soupirer. Quand ça arrive, arrête ton regard à cet endroit-là et reste quelques respirations.
Si rien ne vient, c’est très bien aussi. Le corps a parfois besoin de plusieurs essais avant de se sentir assez en sécurité pour lâcher.
4. Laisser sortir, sans pousser
Si tes paupières se mettent à sauter, si tes yeux se mouillent, si un tremblement apparaît dans le visage, les épaules ou les mains, ne fais rien. Tu ne l’arrêtes pas. Tu ne l’amplifies pas non plus.
Tu peux te dire intérieurement :
Mon corps relâche. Je le laisse faire. Je suis là.
Et si une larme coule, laisse-la couler. Personne ne te demandera de sourire.
Dès que ça devient trop, reviens au refuge de l’étape 1. Ouvre les yeux, retrouve ton objet, sens tes pieds.
5. Revenir doucement
Frotte tes paumes l’une contre l’autre jusqu’à ce qu’elles chauffent. Pose-les en coupe sur tes yeux fermés, sans appuyer. Sens la chaleur et le noir.
Puis retire tes mains, ouvre les yeux, et regarde la pièce à nouveau. Remarque ce qui a changé, même un détail : la mâchoire un peu moins serrée, une respiration qui descend plus bas, les couleurs un peu plus nettes, ou une grosse envie de dormir.
Ce qu’on ne te dit jamais
Les premières fois, tu risques d’avoir l’impression de ne rien faire du tout. Ta tête va vouloir analyser, vérifier si « ça marche », chercher le souvenir derrière la paupière qui saute. Laisse-la parler et reviens au regard lent.
Et parfois, quand l’armure lâche un peu, c’est la fatigue qui sort en premier. Ou des larmes sans histoire précise. Christiane a pleuré trois ou quatre nuits avant de se sentir plus claire. Ça ne se fait pas en une fois, et ça avance rarement en ligne droite. Ton corps rattrape des années de « sèche tes larmes ».
Version 30 secondes, devant ton écran
Quand tu sens tes yeux brûler, ta paupière sauter ou ta mâchoire se serrer en pleine journée :
détourne ton regard de l’écran vers le point le plus loin possible, une fenêtre, un mur au fond de la pièce,
laisse tes paupières devenir lourdes, à moitié fermées,
laisse sortir une expiration un peu plus longue que l’inspiration,
si un bâillement vient, laisse-le venir en entier.
Trente secondes. Personne ne remarquera rien. Ton système nerveux, lui, remarquera.
Selon tes journées
Au bureau ou en visio
Fais seulement l’étape 3, les yeux ouverts, en suivant lentement le bord d’un objet sur ton bureau. Une minute entre deux réunions suffit.
À la maison, le soir
Fais la pratique complète, allongée si tu préfères, avant de dormir. Les paumes chaudes sur les yeux à la fin aident souvent le corps à basculer vers le repos.
Les jours où tout est déjà trop
Reste sur l’étape 1. Les pieds, l’assise, un objet agréable dans la pièce. C’est déjà une pratique complète pour un système nerveux à bout.
Trois fois par semaine, c’est très bien. Une fois, c’est déjà quelque chose.
Ta mission cette semaine
Une fois par jour, prends trois minutes pour le regard lent de l’étape 3. Puis note en une ligne ce que ton corps a fait : rien, un soupir, un bâillement, une paupière qui frémit, une larme.
Dis-moi en commentaire ce que ton corps fait quand il relâche. Les paupières, les bâillements, les larmes, ou autre chose. Je lis chaque réponse.
Ce qui peut changer
Les paupières ne vont pas forcément arrêter de sauter du jour au lendemain. Mais tu vas peut-être commencer à les lire autrement. Moins comme une panne. Plus comme un signal : là, quelque chose a besoin de relâcher.
Et chaque fois que tu laisses un bâillement, une larme ou un tremblement aller jusqu’au bout, ton corps apprend qu’il a le droit de déposer ce qu’il a porté.
Demain matin, devant le miroir de la salle de bain, ta paupière gauche repartira peut-être. Mais cette fois, tu sauras lire autre chose dans ce petit battement : ton corps qui dépose enfin un peu de ce qu’il a tenu à ta place.
Travailler en profondeur avec moi
Si ton corps tient depuis des années et que tout ce que tu as compris de ton histoire ne l’a pas apaisé, je t’accompagne en individuel, 100 % en visio, pour que ton système nerveux puisse laisser sortir ce qu’il retient, à son rythme. Travailler en profondeur avec moi.
Et si tu préfères d’abord en parler, on prend 30 minutes ensemble, gratuitement, on peut se parler ici.
Si tu es membre du Cabinet Encorps, tu as -25 % sur mes séances.
Merci à Christiane MASSERON pour sa franchise, et à Morgane Zanga ✨ pour sa présence.
Raquel
P.S. La prochaine fois que ta paupière saute, pose deux doigts chauds juste à côté, sans appuyer, et laisse-la faire. Elle n’a pas besoin d’être corrigée, elle a besoin qu’on la laisse finir.







