Dans cet épisode, je parle de la procrastination et de ce qu’elle peut parfois raconter au-delà d’un manque de volonté, d’organisation ou de discipline. Lorsqu’une personne a grandi dans un environnement imprévisible, très exigeant ou émotionnellement instable, elle a pu développer des stratégies de protection pour anticiper les réactions des autres, éviter les erreurs et rester aussi en sécurité que possible.
Cette réflexion fait aussi écho à mon article Enfant adulte d’un parent instable : les signes qui peuvent rester, dans lequel je parle des conséquences possibles d’une enfance marquée par l’instabilité, l’imprévisibilité et la nécessité de s’adapter en permanence.
Je parle aussi de mon propre rapport au perfectionnisme et de la manière dont certaines exigences que j’avais connues enfant ont pu se retrouver dans ma relation avec mes enfants. Enfin, je présente les constellations familiales comme une approche que j’utilise en individuel, parfois en complément du Brainspotting, lorsque quelque chose reste bloqué malgré la compréhension et les outils déjà essayés.
L’objectif n’est pas de chercher une explication unique à toute procrastination, ni de poser un diagnostic à partir d’un comportement. Il s’agit plutôt d’ouvrir une autre piste : observer ce que ton corps essaie peut-être encore de protéger et comprendre comment une stratégie utile autrefois peut devenir trop rigide pour ta vie actuelle.
Grandir dans l’imprévisibilité
Grandir dans un environnement imprévisible signifie ne jamais savoir à quoi s’attendre.
L’ambiance peut changer rapidement. Une personne peut être chaleureuse un instant et agressive le suivant. Une erreur minuscule peut provoquer une réaction disproportionnée. Les règles ne sont pas toujours claires, ou elles changent selon l’humeur de l’adulte qui se trouve en face de toi.
Dans ce type d’environnement, l’enfant apprend à s’adapter en permanence.
Elle ne se demande pas encore quel est son besoin ou ce qui lui ferait du bien. Elle cherche plutôt comment éviter une réaction désagréable, comment se faire accepter et comment rester suffisamment discrète pour ne pas attirer l’attention au mauvais moment.
Elle observe :
Est-ce que je peux parler ?
Est-ce que je dois me taire ?
Est-ce que je peux rire ?
Est-ce que je dois faire attention ?
Est-ce que cette personne va m’accueillir ou me rejeter ?
Qu’est-ce que je dois faire pour éviter une réaction désagréable ?
Tu peux, par exemple, rentrer de l’école sans savoir ce qui t’attend derrière la porte.
Avant même de mettre la clé dans la serrure, tu écoutes. Tu essaies de percevoir des cris. Tu te demandes si tu vas recevoir un bisou, si quelqu’un va être content de te voir ou si tu vas subir une réaction que tu ne comprends pas.
Tu ne sais jamais. Alors tu t’adaptes.
Ces adaptations peuvent être très intelligentes dans le contexte où elles apparaissent. Elles permettent de traverser une situation difficile avec les ressources disponibles à ce moment-là.
Le problème, c’est qu’elles ne disparaissent pas toujours lorsque l’environnement devient plus stable.
Quand l’ancienne protection reste active
À l’âge adulte, tu peux vivre dans un environnement stable, avoir une relation respectueuse, un travail que tu as choisi et des personnes fiables autour de toi.
Pourtant, ton corps peut continuer à anticiper une réaction négative.
Tu veux envoyer un email, mais tu le relis quinze fois.
Tu dois commencer un projet, mais tu ne parviens pas à choisir la première étape.
Tu repousses une décision jusqu’au dernier moment, puis tu travailles dans l’urgence avec le niveau de tension que tu connais depuis toujours.
Tu crois peut-être que tu es perfectionniste.
Ou paresseuse.
Ou incapable de t’organiser.
Mais dans certains cas, le perfectionnisme peut être une manière d’éviter une erreur, une critique ou une réaction que ton corps associe encore au danger.
Si tu ne commences pas, tu ne peux pas échouer.
Si tu attends le dernier moment, tu peux te dire que tu n’avais pas eu le temps de faire mieux.
Si tu fais tout parfaitement, tu espères éviter la déception de quelqu’un.
La procrastination protège alors contre une émotion anticipée : la honte, la peur, la colère, le rejet ou la sensation de ne pas être assez bien.
Pas contre la tâche elle-même.
Le perfectionnisme peut prendre la forme de la procrastination
Je connais bien ce mécanisme, parce que j’ai moi-même été très bloquée par le perfectionnisme.
Pendant longtemps, je pensais que le perfectionnisme allait m’aider à faire les choses correctement. En réalité, il m’empêchait souvent de commencer.
Il fallait que le travail soit impeccable, que les résultats soient à la hauteur et que tout soit bien fait du premier coup. Je pensais que cette exigence allait m’aider à éviter les erreurs, mais elle me maintenait surtout dans une tension permanente.
J’ai aussi reproduit une partie de cette exigence avec mes enfants lorsqu’ils étaient petits, parce que c’était ce que j’avais appris.
Les résultats scolaires semblaient très importants. Il fallait bien faire. Il fallait faire mieux. Il fallait prendre les choses au sérieux, même lorsque la situation ne le demandait pas.
Avec le recul, je vois que cette exigence ne venait pas uniquement de la situation présente. Elle prolongeait une manière de fonctionner que j’avais connue dans mon enfance.
Et pourtant, une erreur à l’école primaire ne détermine pas la valeur d’une personne à l’âge adulte.
On le sait intellectuellement.
Mais le corps peut continuer à réagir comme si chaque erreur avait des conséquences énormes.
La suractivité peut aussi être une forme de blocage
La procrastination ne ressemble pas toujours à l’immobilité.
Elle peut aussi prendre la forme d’une activité permanente.
Tu remplis chaque espace de ta journée. Tu ajoutes des tâches, des projets, des formations, des rendez-vous et des choses à améliorer. Tu ne t’arrêtes jamais vraiment.
Tu es occupée.
Mais tu n’avances pas nécessairement vers ce qui compte pour toi.
La suractivité peut servir à éviter ce qui se passe à l’intérieur : une émotion, une pensée, une voix critique ou une sensation difficile à accueillir.
Tant que tu fais quelque chose, tu n’as pas besoin de sentir.
Tant que tu ajoutes une tâche, tu n’as pas besoin de regarder ce qui est bloqué.
Et comme cette stratégie a parfois été très utile, elle devient naturelle. Tu finis par penser que tu es une personne active, exigeante, ambitieuse ou incapable de rester sans rien faire.
Peut-être.
Mais il est aussi possible qu’une partie de cette activité soit une ancienne manière de rester en sécurité.
Ce qui était une adaptation n’est pas forcément ta personnalité
Une stratégie répétée pendant longtemps finit par donner l’impression de faire partie de toi.
Tu dis :
Je suis comme ça.
Je suis perfectionniste.
Je suis incapable de m’arrêter.
Je suis une procrastinatrice.
Je dois toujours avoir un projet.
Pourtant, certains de ces fonctionnements peuvent être des adaptations développées dans un contexte précis, à une époque où tu avais peu de choix.
Cela ne signifie pas que tout vient de l’enfance ou que chaque procrastination a une origine traumatique. Les causes peuvent être multiples : surcharge, fatigue, difficultés d’attention, peur de l’échec, manque de clarté, conditions de travail inadaptées ou besoin de récupération.
Mais lorsque le même blocage se répète depuis longtemps, malgré ta compréhension et tes efforts, il peut être intéressant d’observer ce qui se passe dans ton corps au moment où tu essaies d’agir.
Est-ce que tu te tends ?
Est-ce que tu te figes ?
Est-ce que tu attends une autorisation ?
Est-ce que tu cherches à éviter une réaction ?
Est-ce que tu te mets soudainement à faire autre chose ?
Le comportement visible ne raconte pas toujours toute l’histoire.
Quand le mouvement reste figé dans le corps
Une stratégie de protection peut rester associée à une situation ancienne, même lorsque cette situation n’existe plus.
Le corps continue à attendre le danger, la critique ou la punition.
Il ne reçoit pas toujours les nouvelles informations.
Tu sais que tu es adulte. Tu sais que tu peux fermer ton ordinateur, quitter une conversation ou dire non. Mais une autre partie de toi peut encore fonctionner comme si tu dépendais entièrement de la réaction d’un adulte imprévisible.
C’est là que le travail somatique peut apporter une autre porte d’entrée.
Il ne s’agit pas de te convaincre que tu es en sécurité avec des pensées positives. Il s’agit d’observer ce qui se passe dans ton corps, de ralentir suffisamment pour repérer la protection et de permettre, petit à petit, à un mouvement différent d’apparaître.
Un blocage peut devenir une sensation.
La sensation peut devenir une impulsion.
Et l’impulsion peut parfois retrouver un chemin vers le mouvement.
Les constellations familiales comme outil d’exploration
J’utilise plusieurs approches dans mon travail : le TRE, le Somatic Experiencing, le Brainspotting et, lorsque cela a du sens pour la personne que j’accompagne, les constellations familiales.
Je parle moins souvent des constellations parce qu’elles sont parfois mal comprises et qu’elles demandent un cadre précis.
Pour moi, elles ne servent pas à poser une vérité définitive sur une famille. Elles peuvent aider à représenter une situation, une relation ou un blocage afin d’observer ce qui se joue entre les différents éléments.
Certaines difficultés semblent liées à une histoire personnelle. D’autres peuvent être influencées par des loyautés familiales, des répétitions ou des événements transmis dans le récit familial.
Je préfère parler d’exploration plutôt que de certitude.
Une constellation ne remplace pas un accompagnement médical ou psychologique. Elle ne permet pas non plus d’affirmer qu’un symptôme vient forcément d’un événement transgénérationnel.
Elle peut toutefois offrir une manière différente de regarder une situation qui reste bloquée malgré les explications habituelles.
Pourquoi je les pratique en individuel
Les constellations sont souvent associées au travail en groupe, mais ce n’est pas la seule possibilité.
Je pratique surtout les constellations en individuel, avec des dessins, des figurines ou des cartes. Cela permet à la personne de travailler dans un cadre plus discret, sans devoir exposer son histoire devant un groupe.
C’est particulièrement important pour certaines personnes neurodivergentes, pour celles qui craignent le jugement ou pour celles qui ont déjà vécu une expérience inconfortable dans un groupe.
Le travail individuel permet aussi de rester davantage au contact des sensations corporelles.
Avec un dessin, par exemple, la personne peut représenter une scène ou une configuration sans devoir tout expliquer immédiatement. Le dessin n’a pas besoin d’être beau. Il sert à rendre visible une situation qui était peut-être difficile à formuler.
Les cartes permettent une autre forme de représentation. Chaque carte porte un archétype, et leur disposition dans l’espace peut aider à observer les relations entre les différents éléments d’une problématique.
Ce n’est pas une lecture magique.
C’est un support de travail.
Quand cette approche peut être pertinente
J’utilise parfois les constellations lorsqu’une situation reste bloquée malgré les outils déjà essayés, notamment quand la personne comprend très bien ce qu’elle devrait faire, mais ne parvient toujours pas à passer à l’action.
Je peux aussi les combiner avec le Brainspotting, afin de travailler à la fois avec la représentation de la situation, les sensations corporelles et les réactions émotionnelles qui apparaissent.
Dans mon propre parcours, c’est la combinaison du Brainspotting et des constellations qui m’a aidée à travailler sur ma procrastination.
Cela ne signifie pas que cette approche conviendra à tout le monde.
Les résultats varient selon les personnes, leur histoire, leur état du moment et le cadre dans lequel le travail est proposé.
Mais lorsque le même blocage revient depuis des années, il peut être utile de sortir d’une lecture centrée uniquement sur la volonté.
Ta mission cette semaine
Choisis un comportement que tu qualifies habituellement de défaut.
La procrastination. Le perfectionnisme. Le besoin de tout faire. L’impossibilité de t’arrêter.
Puis écris deux phrases :
Ce comportement essaie peut-être de me protéger de…
Aujourd’hui, mon environnement est différent parce que…
Ne cherche pas à trouver une explication parfaite.
Observe ce que ces phrases provoquent dans ton corps.
Une tension. Une résistance. Une émotion. Une envie de rire. Rien du tout.
Tout peut devenir une information, mais rien ne constitue un diagnostic.
Si l’exercice augmente fortement ton anxiété ou fait apparaître des souvenirs difficiles, arrête-toi et reviens à ce qui t’entoure. Regarde la pièce, sens tes pieds au sol et cherche un accompagnement professionnel si tu en as besoin.
Ta procrastination n’est peut-être pas ton identité.
Elle est peut-être une ancienne stratégie, devenue trop rigide pour ta vie actuelle.
Et une stratégie peut évoluer.
Ça te parle ? Dis-moi en commentaire quelle forme prend le plus souvent ta procrastination : le perfectionnisme, la suractivité, l’immobilité ou autre chose.
À très vite,
Raquel
Si tu veux continuer ce travail à ton rythme, j’ai créé la série Ne plus tout porter.
Elle est construite autour de 30 semaines d’exercices, de réflexions et de pratiques corporelles pour observer ce que ton corps porte, repérer les mécanismes de protection qui se sont installés et retrouver progressivement davantage de choix dans ta manière d’agir, de ressentir et de te positionner.
Le journal Ne plus tout porter, 30 semaines accompagne cette série avec une proposition par semaine. Tu peux avancer lentement, revenir sur un exercice plusieurs fois ou laisser une semaine de côté lorsque ce n’est pas le bon moment.
Tu peux lire l’article qui présente la série ici.
Et télécharger directement le journal ici : Ne plus tout porter









