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Quand le bien-être devient une injonction de plus

Autisme féminin, épuisement et outils qui ne conviennent pas à tout le monde.

J’ai invité Isabelle Coisy, qui accompagne depuis dix ans des personnes autistes et TDAH en situation d’épuisement, de burnout ou de difficulté scolaire et professionnelle.

Nous avons parlé de ce qu’on conseille souvent aux femmes lorsqu’elles vont mal : respirer, méditer, faire du yoga, prendre du temps pour elles, commencer une thérapie ou apprendre à mieux gérer leur stress.

Ces outils peuvent être utiles.

Mais ils ne conviennent pas à tout le monde, et surtout, ils ne sont pas toujours adaptés au moment que la personne traverse.

Nous avons également abordé le diagnostic tardif de l’autisme chez les femmes, les stratégies de compensation qui peuvent masquer les difficultés pendant des années, les erreurs d’orientation, le soulagement qui accompagne parfois le diagnostic et l’effondrement qui peut suivre lorsque le camouflage devient trop coûteux.

Enfin, nous avons parlé de l’importance de partir du profil sensoriel de chaque personne, de ce que son corps fait déjà spontanément et des moyens de chercher un interlocuteur qui écoute réellement ses questions.

« Il faut prendre du temps pour toi »

Une femme arrive dans un cabinet après plusieurs mois ou plusieurs années d’épuisement.

Elle a déjà essayé beaucoup de choses. Elle a fait des exercices de respiration, téléchargé une application de méditation, acheté un tapis de yoga et parfois même commencé une thérapie.

Puis quelqu’un lui dit :

« Il faudrait prendre du temps pour toi. »

La phrase semble bien intentionnée.

Mais lorsque tu es déjà épuisée, que tu dois continuer à travailler, t’occuper de tes enfants, gérer ton quotidien et répondre aux demandes des autres, ces quinze minutes quotidiennes peuvent ressembler à une tâche supplémentaire.

Si tu avais réellement la possibilité de prendre du temps pour toi, tu y aurais peut-être déjà pensé.

Le problème n’est pas forcément que tu ne veux pas prendre soin de toi. Il est possible que ton quotidien ne contienne plus assez d’espace pour ajouter une nouvelle pratique, même lorsqu’elle est présentée comme simple et bénéfique.

Certaines femmes finissent alors par conclure qu’elles sont incapables de faire ce qui fonctionne pour les autres.

Elles se disent qu’elles manquent de volonté, qu’elles ne sont pas assez disciplinées ou qu’elles ne savent pas prendre soin d’elles correctement.

Pourtant, l’outil n’était peut-être pas adapté à leur état, à leur profil sensoriel ou à la quantité de ressources dont elles disposaient à ce moment-là.

Un outil peut être bon, sans être bon pour toi maintenant

Je suis moi-même professeure de yoga et yoga thérapeute, et je pratique le yoga depuis des années. Pourtant, même si cette pratique fait partie de ma vie, je n’arrive pas toujours à installer seule une routine de yoga, de respiration ou de méditation.

Je vais régulièrement à des cours parce que le cadre extérieur m’aide à pratiquer. Chez moi, je peux avoir envie de faire du yoga et ne pas parvenir à m’y mettre, même lorsque je sais que cela me ferait probablement du bien.

Cette nuance est importante : même lorsqu’une personne connaît très bien un outil et qu’elle sait qu’il peut l’aider, elle ne peut pas forcément l’utiliser seule, chez elle, dans n’importe quel état.

La méditation assise peut être bénéfique pour certaines personnes, mais elle peut aussi être très difficile à vivre pour d’autres. Rester immobile, fermer les yeux et porter son attention vers l’intérieur demande un accès aux sensations corporelles qui n’est pas toujours disponible.

Pendant longtemps, je culpabilisais de ne pas être une personne qui médite. Je voyais les applications, les conseils et les témoignages de personnes pour qui cette pratique semblait évidente, et je me demandais pourquoi je n’arrivais pas à faire quelque chose présenté comme si simple.

Aujourd’hui, je sais que si j’ai quinze minutes disponibles dans ma journée, une sieste peut parfois être plus utile pour moi qu’une méditation assise.

Chez certaines personnes, l’attention portée au corps ne produit pas immédiatement un sentiment d’apaisement. Elle peut faire apparaître de l’agacement, de la confusion, du vide ou une absence totale de sensations.

Dans ce cas, insister ne crée pas forcément une meilleure connexion. Cela peut surtout ajouter une nouvelle expérience d’échec.

Quand le conseil ajoute de la culpabilité

Les personnes qu’Isabelle accompagne arrivent souvent après avoir déjà essayé beaucoup de choses. Elles viennent parfois en disant qu’elles ne veulent surtout pas qu’on leur recommande encore de méditer, de respirer ou de faire du yoga, parce qu’elles ont déjà tenté ces pratiques sans obtenir de résultat.

Ce qui leur fait le plus de mal n’est pas nécessairement que l’outil n’ait pas fonctionné.

C’est ce qu’elles en ont conclu ensuite.

Elles pensent qu’elles n’ont pas assez bien respiré, qu’elles n’ont pas réussi à méditer correctement ou qu’elles n’ont pas été suffisamment régulières. Elles prennent l’échec de la méthode comme une preuve supplémentaire qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez elles.

Mais plusieurs possibilités existent :

  • Ce n’était peut-être pas le bon outil.

  • Ce n’était peut-être pas le bon moment.

  • La pratique était peut-être trop exigeante dans leur état actuel.

  • Le cadre n’était peut-être pas suffisamment sécurisant.

  • Leur profil sensoriel demandait une autre porte d’entrée.

Un outil qui aide une personne peut agacer, épuiser ou laisser complètement indifférente une autre.

Ce n’est pas une question de mérite.

Tu te reconnais dans cette impression d’avoir essayé beaucoup de choses sans trouver l’outil qui correspond vraiment à ton corps ?

Je t’accompagne en individuel en visio pour regarder ce qui te surcharge et trouver une approche adaptée à ton fonctionnement, sans ajouter une nouvelle injonction à ta liste.

On se parle ?

Partir de ce que le corps fait déjà

De son côté, Isabelle explique qu’elle commence souvent par observer ce que le corps fait déjà spontanément.

Certaines personnes se balancent sur leur chaise pour rester concentrées. D’autres bougent leurs mains, tapotent, manipulent une bague ou un bracelet, changent régulièrement de position ou ont besoin d’un mouvement répétitif pour maintenir leur attention.

Ces mouvements sont parfois considérés comme des comportements à supprimer.

Pourtant, ils peuvent aussi être des moyens que le corps a trouvés pour rester présent, gérer une stimulation ou soutenir la concentration.

Au lieu de demander immédiatement à la personne de rester parfaitement immobile, on peut observer ce qui l’aide déjà et amplifier légèrement ce mouvement.

Il ne s’agit pas de fabriquer une nouvelle routine compliquée. Il s’agit de partir d’un fonctionnement existant, qui ne demande pas nécessairement un effort supplémentaire.

Pour une personne qui n’a pas facilement accès à ses sensations internes, l’approche proposée par Isabelle peut être plus accessible qu’un exercice qui lui demande de fermer les yeux et d’identifier précisément ce qu’elle ressent dans son ventre, sa poitrine ou sa gorge.

Le corps a parfois déjà commencé à se réguler.

Encore faut-il regarder ce qu’il fait au lieu de chercher à l’empêcher.

L’épuisement peut révéler un fonctionnement différent

Pour Isabelle, l’épuisement est souvent la porte d’entrée.

Les personnes viennent parce qu’elles sont épuisées, en burnout ou qu’elles sentent qu’il existe un avant et un après dans leur vie. Puis, au fil de l’accompagnement, elles découvrent que l’effondrement a rendu visible un fonctionnement différent.

Elles ont peut-être passé des années à compenser, à observer les autres, à apprendre les codes sociaux et à répondre aux attentes sans montrer ce que cela leur coûtait.

Elles ont réussi à travailler, à étudier, à avoir une famille, à être performantes et à donner l’impression que tout allait bien.

Mais cette adaptation permanente consomme des ressources.

À un moment, le corps ne parvient plus à maintenir le même niveau d’effort. Les stratégies qui fonctionnaient jusque-là deviennent trop coûteuses, et ce qui était invisible pour les autres devient impossible à cacher pour soi-même.

C’est parfois à ce moment-là qu’une femme commence à se demander si elle est autiste, TDAH ou concernée par une autre forme de neurodivergence.

Pourquoi le diagnostic arrive parfois tard

Isabelle explique que les filles ont souvent appris très tôt à repérer ce qu’on attendait d’elles.

Elles peuvent observer les autres, imiter certains comportements, comprendre les règles implicites et faire beaucoup d’efforts pour y répondre. Les difficultés sont alors parfois interprétées autrement : anxiété, timidité, réserve, manque de confiance ou sensibilité excessive.

Le problème n’est pas que ces mots soient toujours faux.

Ils peuvent cependant rester trop généraux pour expliquer l’ensemble de l’expérience vécue.

Une femme peut savoir qu’elle est anxieuse sans comprendre pourquoi les interactions sociales lui demandent autant d’énergie, pourquoi les changements la désorganisent autant ou pourquoi elle s’effondre après avoir passé une journée à faire semblant d’aller bien.

Le diagnostic de l’autisme a aussi été construit à partir de recherches et de critères qui ont longtemps davantage décrit des profils masculins. Les femmes ont donc été moins étudiées et moins facilement reconnues.

Certaines passent des années à recevoir d’autres diagnostics ou d’autres explications avant d’être orientées vers une évaluation de l’autisme.

Dans le cabinet d’Isabelle, une femme a attendu huit ans avant d’obtenir un diagnostic dans un centre spécialisé dans l’autisme féminin. Pendant ces années, elle a développé une anxiété sévère, une dépression et plusieurs burnouts.

Ce type de parcours peut avoir des conséquences importantes sur le travail, les relations sociales, la confiance en soi et la capacité à demander de l’aide.

Le soulagement et l’effondrement qui peuvent suivre

Un diagnostic peut apporter un soulagement considérable.

Certaines femmes se disent enfin :

« Ce n’est pas que je suis incapable. Il y a une raison pour laquelle certaines choses me demandent autant d’efforts. »

Elles peuvent relire leur histoire avec davantage de compréhension et commencer à identifier les situations qui les surchargent.

Mais le diagnostic peut aussi être suivi d’un effondrement.

Pendant des années, la personne a compensé, masqué, souri, travaillé plus longtemps, préparé davantage et observé les autres pour savoir comment se comporter. Lorsqu’elle comprend ce qu’elle faisait, elle ne parvient parfois plus à continuer de la même manière.

Elle peut avoir l’impression d’être devenue autiste au moment du diagnostic.

En réalité, le diagnostic n’a pas créé les difficultés. Il a parfois rendu plus difficile le maintien des efforts qui permettaient de les cacher.

Isabelle raconte qu’elle est elle-même passée par cette phase, malgré ses connaissances et son métier. Savoir ce qui se passe ne protège pas automatiquement contre l’effondrement.

Le corps peut avoir besoin de récupérer après des années de compensation.

Faut-il forcément obtenir un diagnostic officiel ?

Certaines personnes ont besoin d’un diagnostic officiel pour accéder à des aménagements professionnels, à des aides ou à une reconnaissance institutionnelle.

D’autres commencent par explorer la piste de l’autisme sans être prêtes, pour différentes raisons, à engager une démarche diagnostique longue et parfois coûteuse.

Ces deux situations méritent d’être respectées.

Se questionner sur son fonctionnement ne permet pas de poser un diagnostic, mais cela peut constituer une raison légitime de chercher des informations, de consulter une personne compétente et d’observer ce qui correspond à son expérience.

Si un premier interlocuteur répond que l’autisme est « à la mode », cela ne signifie pas que la question est absurde ou qu’il faut l’abandonner.

Tu peux chercher un autre interlocuteur.

Tu peux aussi te rapprocher d’associations, de forums ou de personnes concernées, en gardant un regard critique sur les informations reçues et en évitant les conclusions définitives posées à partir d’un seul témoignage.

Et les hormones dans tout ça ?

Pendant le live, nous avons également parlé des liens possibles entre la neurodivergence, le cycle menstruel et certains troubles comme le trouble dysphorique prémenstruel, aussi appelé PMDD en anglais.

Ce trouble peut provoquer des symptômes émotionnels et physiques très intenses, avec un impact sur le travail, les relations et la vie quotidienne. Le lien entre les variations hormonales, le TDAH, l’autisme et d’autres problématiques comme l’endométriose ou le syndrome des ovaires polykystiques fait encore l’objet de recherches.

Il est donc important de rester prudente avec les informations qui circulent.

Une difficulté liée au cycle ne signifie pas automatiquement que tu es neurodivergente, tout comme un profil neurodivergent ne permet pas de déduire un trouble hormonal.

Si tu observes des symptômes cycliques importants, invalidants ou qui affectent fortement ton quotidien, parle-en à un professionnel de santé capable de les prendre au sérieux.

Tu n’as pas à choisir entre une explication psychologique et une explication corporelle. Plusieurs éléments peuvent se croiser, et le bon accompagnement commence souvent par une observation précise de ce qui se passe.

Questions et ressources partagées dans le chat

Christiane MASSERON a rappelé l’importance de se sentir écoutée et a partagé une ressource sur le syndrome prémenstruel :

Lire la fiche Vidal sur le syndrome prémenstruel

Elena a demandé le lien vers l’étude menée à Montpellier. Christiane Masseron a partagé cette ressource sur la cohorte Marianne :

Découvrir la cohorte Marianne

Elena a également demandé comment trouver un bon interlocuteur lorsqu’on se questionne sur l’autisme ou le TDAH.

Pendant l’échange, il a été précisé que PMDD se traduit en français par TDPM, pour trouble dysphorique prémenstruel.

Merci à Dan Oktavson, Sophieatypikretraite et à toutes les autres personnes qui ont suivi mon live avec Isabelle Coisy !

Vos questions et vos réactions ont vraiment nourri la conversation.

Ce qu’Isabelle aimerait dire à une femme qui se questionne

À partir du moment où une femme se demande si elle est autiste, sa question mérite d’être explorée.

Cela ne signifie pas qu’elle est forcément autiste.

Cela signifie que quelque chose dans son expérience demande une explication plus juste que les réponses qu’elle a reçues jusque-là.

Si le premier interlocuteur ne l’écoute pas, elle peut en chercher un autre. Si elle reçoit une réponse trop rapide, elle peut demander davantage d’informations. Si elle n’a pas l’énergie de faire seule toutes les démarches, elle peut se rapprocher d’une association ou d’une communauté concernée.

Le message d’Isabelle est simple : ne reste pas seule avec cette question et n’abandonne pas simplement parce qu’une personne n’a pas su l’entendre.

Une première question à te poser

Tu peux commencer par observer les conseils qui te sont donnés et la manière dont ton corps y réagit.

Quand quelqu’un te dit de méditer, de respirer, de faire du yoga ou de prendre quinze minutes pour toi, qu’est-ce qui apparaît ?

Est-ce que tu ressens du soulagement, de l’intérêt ou une curiosité réelle ?

Ou est-ce que tu ressens surtout de la culpabilité, de l’agacement, une pression supplémentaire ou l’impression qu’on ne comprend pas ta situation ?

Tu peux aussi observer les outils que ton corps utilise déjà pour rester concentré ou traverser une journée difficile : bouger les mains, changer de position, manipuler un objet, marcher, écouter un son régulier ou t’isoler quelques minutes.

Ces observations ne constituent pas un diagnostic.

Elles peuvent cependant t’aider à repérer ce qui te soutient réellement, au lieu de continuer à appliquer des conseils qui ne correspondent pas à ton état.

Tu n’as pas besoin de réussir toutes les pratiques populaires pour mériter de l’aide.

Et tu n’as pas à transformer chaque outil en nouvelle obligation.

Ça te parle ? Dis-moi en commentaire quel conseil de bien-être t’a déjà fait culpabiliser alors qu’il ne correspondait pas à ta réalité.

Tu peux également poser tes questions sur l’autisme féminin, le TDAH, l’épuisement, le camouflage ou les outils adaptés. Elles pourront nourrir les prochains échanges.

À très vite,

Raquel

PS : Tu peux retrouver Isabelle Coisy sur Substack, dans sa publication Atypie sans filtre, où elle partage des ressources sur l’autisme, le TDAH et l’épuisement neurodivergent.


FAQ

Pourquoi l’autisme est-il parfois diagnostiqué tard chez les femmes ?

Certaines femmes développent très tôt des stratégies de compensation et de camouflage qui rendent leurs difficultés moins visibles. Elles reçoivent parfois d’autres explications avant d’explorer la piste de l’autisme.

Pourquoi les conseils de bien-être ne fonctionnent-ils pas toujours ?

Un outil peut être utile pour une personne et inadapté pour une autre, selon son état de fatigue, son profil sensoriel, son accès aux sensations corporelles et les ressources disponibles dans son quotidien.

Un diagnostic d’autisme peut-il provoquer un effondrement ?

Pour certaines personnes, le diagnostic apporte un soulagement, mais il peut aussi être suivi d’une période d’effondrement, parce que les efforts de compensation deviennent plus difficiles à maintenir.

Le diagnostic est-il indispensable pour commencer à mieux se comprendre ?

Certaines personnes ont besoin d’un diagnostic officiel, notamment pour obtenir des aménagements, tandis que d’autres commencent par explorer leur fonctionnement à partir de leurs expériences et de ressources fiables.


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