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Survivre ne suffit pas pour se retrouver

Ce que la maladie, le deuil et le trauma font à l’identité, raconté par April.

Ce live s’est déroulé en anglais avec April Maye, journaliste indépendante, et je te le partage ici en français. Pendant plus de 20 ans, elle a travaillé dans le journalisme, l’accompagnement et la défense des droits, notamment auprès de victimes de violences conjugales. Elle a traversé l’anxiété, un cancer, le deuil et un changement d’identité profond. Nous avons parlé de ce qui arrive quand on ne se reconnaît plus, de la pression sociale à « bien » survivre, de l’imprévisibilité vécue dans l’enfance, de la perte des mots, et des petits pas qui l’aident à revenir vers elle.


Le corps traverse souvent l’épreuve en mode survie, sans ressentir. Quand le danger s’éloigne, les émotions mises de côté peuvent remonter, avec une perte de repères. Si cet état dure, il peut être utile de consulter.


Quelque chose a basculé

April s’est présentée comme épouse, survivante, militante et journaliste indépendante. Elle écrit sur la vie et la santé des femmes, elle aime cuisiner, faire de la pâtisserie, jardiner et écouter de la musique. Elle s’est aussi présentée comme une femme à la cinquantaine, en ajoutant que ce n’était pas facile à dire en public.

Elle est arrivée sur Substack pour se retrouver après son cancer. Et elle précise une chose importante : tout le monde ne perd pas son identité après une maladie ou une épreuve. Mais ça arrive, et même des événements heureux peuvent la déclencher.

Quand elle a reçu son diagnostic de cancer du sein, elle portait déjà un autre traumatisme récent. Puis le médecin a lancé une remarque en passant, comme quoi elle risquait de ne pas survivre. À ce moment-là, quelque chose a basculé dans son cerveau. On ne peut pas se préparer à ce genre de choc.

Elle ne l’a compris qu’il y a un an ou deux. Pendant tout le combat, elle était en pilote automatique, en mode survie, et elle ne ressentait rien. Puis on l’a déclarée sans cancer. Elle est rentrée chez elle, et la question est arrivée : qui suis-je, maintenant ?

Ce que la maladie enlève

April ne s’attache plus aux mêmes choses. Ses rêves et ses objectifs ont perdu de leur importance. Elle travaille toujours, mais elle vit davantage au jour le jour. Ses centres d’intérêt ont changé, et certains jours, elle ne se reconnaît toujours pas dans le miroir.

La maladie lui a tout pris en un instant : ses cheveux, ses sourcils, ses cils, et son poids, qui a beaucoup baissé. Sa peau a changé. Nous avons enregistré ce live en octobre, le mois de sensibilisation au cancer du sein. Elle a rappelé qu’autour de cette maladie, on attend surtout des femmes qu’elles gardent la tête haute et le sourire.

La pression de bien survivre

Ces attentes de la société ne laissent pas de place pour traverser ce qu’on vit. Les émotions ont besoin d’être ressenties et d’aller au bout de leur mouvement. Quand on les retient pour correspondre à ce qu’on attend de nous, elles restent bloquées dans le corps. Et souvent, la culpabilité s’ajoute, parce qu’on ne réagit pas comme on le devrait.

On a dit à April : « Pourquoi tu es contrariée ? Tu as survécu, sois reconnaissante. » Quand sa sœur est morte à 26 ans, quelqu’un lui a dit lors d’un dîner que ce n’était pas si grave, puisque sa famille s’y attendait. Les adultes disent parfois des choses incroyables.

J’ai vécu quelque chose de semblable quand mon père est tombé malade. J’ai entendu tellement de phrases maladroites que j’ai fini par écrire un article sur ce qu’il vaut mieux éviter de dire.

April parle aussi des vidéos de survivantes qui dansent en ligne. Nous aimons voir quelqu’un affronter la mort de façon héroïque, et elle trouve ça terrible. Elle a pourtant elle-même une formation en danse, et elle danse 10 à 15 minutes chaque jour. Par curiosité, elle a regardé sur Instagram : les comptes de survivantes qui sourient ont beaucoup plus d’abonnés que ceux qui montrent la réalité sans filtre.

L’imprévisibilité laisse des traces

April a grandi avec un père qui buvait tout en restant fonctionnel : quelques bières le soir et le week-end. Il a arrêté depuis. Il lui a confié récemment qu’il pense avoir été alcoolique, parce qu’il en dépendait régulièrement.

Mes parents n’étaient pas alcooliques, mais l’environnement familial était instable. Beaucoup de mes clientes ont grandi avec un parent alcoolique, et j’ai étudié le sujet. Les manifestations se recoupent beaucoup, parce que ce qui marque, c’est l’imprévisibilité. April ajoute que des parents qui souffrent de troubles psychiques peuvent créer la même instabilité, et provoquer eux aussi des crises d’identité.

Quand je rentrais de l’école, j’écoutais avant d’ouvrir la porte. Pendant des années, je n’ai jamais éteint mon téléphone longtemps. J’attendais l’appel qui me dirait que quelque chose s’était passé. J’en parle plus longuement dans l’article Enfant adulte d’un parent alcoolique : les signes qui peuvent rester.

Perdre ses mots

April a travaillé à la télévision et dans la presse écrite. Les mots, c’était son métier. Après le cancer, elle ne parvenait plus à commencer une phrase, ni à la terminer. Elle disait à ses amies qu’elle avait perdu sa voix, comme si le trauma l’avait étranglée.

Elle avait ouvert un blog au moment du diagnostic et elle y déversait tout. Puis elle s’est retrouvée bloquée par le poids des mots. Ce n’était pas le syndrome de la page blanche, celui qu’une promenade peut parfois débloquer. Elle ne trouvait plus son format. Quelqu’un lui a parlé de Substack, et elle s’est fixé une seule intention : dire sa vérité, en commençant par une phrase.

Elle n’a pas encore tout raconté, et son écriture évolue. Mais écrire la reconnecte à la femme qu’elle était avant le cancer. Les lives aussi. Certains jours, elle écrit depuis le point zéro, et le texte est haché.

Elle insiste sur un point : une perte d’identité n’est pas une crise de la cinquantaine. Le « chemo brain » est arrivé, puis une ménopause forcée, avec ses propres trous de mémoire et ses mots qui s’échappent. Tout change en même temps.

Revenir vers ce que tu reconnais de toi

Son conseil s’adresse aux femmes qui se retrouvent au point zéro, après avoir quitté un mariage violent ou une longue relation, après un licenciement, après le départ des enfants ou après un trauma. Elle leur conseille de revenir vers quelque chose qu’elles reconnaissent d’elles-mêmes. Une artiste peut reprendre la peinture ou le coloriage. Il s’agit de revenir aux bases, à petits pas.

April ne fait que commencer. Elle laisse les choses remonter sans forcer. Devant le miroir ou la caméra, elle ne reconnaît pas encore cette April-là. Mais quand elle parle, écrit ou interviewe quelqu’un, des morceaux d’elle reviennent.

Ce qu’April dirait à une femme qui ne se reconnaît plus

D’abord :

Je suis désolée.

Avant toute chose, elle veut reconnaître ce que la personne traverse.

Ensuite, elle lui dirait de faire confiance à son processus, pas à un processus. Il s’agit de traverser la difficulté, d’aller vers ce qui est familier, à petits pas, avec douceur. Elle qui était une femme d’action, toujours en mouvement, a dû apprendre ça.

Si tu as du mal à prendre soin de toi, à sortir du lit ou à aller travailler, c’est OK. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de traverser ça. La culpabilité d’être en vie sans parvenir à ressentir de la joie fait aussi partie du chemin.

Elle conseille de bien choisir son entourage et de protéger sa paix. Une amie lui a ri au nez quand elle a confié qu’elle avait peur, et elle a mis fin à cette amitié. Si ton conjoint est violent ou manque de compassion, elle te conseille de te rapprocher de quelqu’un qu’il ne connaît pas, comme une ancienne amie ou un membre de ta famille. Tu n’es pas seule.

Ta mission cette semaine

Personne n’a à reconstruire toute son identité en un jour. Le premier pas, c’est de remarquer quelles parties de toi sont encore vivantes sous le rôle que tu dois jouer.

Cette semaine, choisis une chose familière, que tu reconnais comme tienne : une chanson, un geste en cuisine, quelques minutes de danse, un carnet. Fais-la pendant 2 à 5 minutes, puis observe ce qui se passe dans ton corps. Un peu de chaleur, un soupir, une tristesse, rien du tout : tout est une information. Note juste une phrase.

Version micro-moment, 60 secondes : mets une chanson que tu aimais avant, et écoute seulement le premier refrain.

Si des émotions trop fortes remontent, arrête-toi. Pose les pieds au sol, regarde autour de toi et nomme ce que tu vois. Si cet état de déconnexion dure, parles-en à un professionnel de santé.

Ça te parle ? Dis-moi en commentaire.

Si tu veux parler de régulation du système nerveux, d’identité, de trauma ou de suradaptation, envoie-moi un message.

À très vite,

Raquel

PS : Tu peux retrouver April Maye sur Substack, sur sa publication The Women’s Page. Depuis son cancer, on la surnomme aussi « Imperfect April », ce qui fait beaucoup rire son père.

PS2 : Si tu veux continuer ce travail à ton rythme, la série Ne plus tout porter propose 30 semaines de pratiques pour observer ce que ton corps porte. Découvrir la série

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Tout à fait prêt. Qu'avez-vous pour moi ?