Comment savoir si ce que je vis au travail est du harcèlement moral ?
Le harcèlement moral, c’est une agression répétée dans le temps. Dès que tu te poses la question “est-ce que c’est normal ?”, c’est que quelque chose ne l’est pas. Fais confiance à ce signal.
Le code de la porte.
Et cette pensée qui arrive, automatique : qu’est-ce qui m’attend aujourd’hui.
Pas de la peur à proprement parler. Quelque chose de plus diffus. Une contraction dans le ventre. Les épaules qui remontent légèrement avant même d’avoir poussé la porte.
La tête dit : c’est une période difficile, tout le monde a des collègues compliqués, ça va aller. Le corps, lui, dit autre chose.
Il le dit depuis un moment.
Ce que le harcèlement est, concrètement
Le 11 mai, j’ai invité Dounia Bouhafs en live. Biologiste, ingénieure qualité, elle a travaillé trois ans comme responsable qualité et gestion des risques dans un établissement de santé mentale. Référente sécurité santé au travail. Et elle a vécu du harcèlement au travail.
Ce qu’elle explique : le harcèlement moral, c’est deux choses combinées.
◦ Une agression, verbale, psychologique ou physique. ◦ La répétition dans le temps.
C’est la répétition qui en fait un harcèlement. Et c’est aussi pour cette raison qu’il est si difficile à voir de l’intérieur : chaque incident pris séparément peut sembler banal, voire explicable. C’est le pattern qui ne l’est pas.
Le harcèlement moral est un délit. La loi le punit. Mais pour le prouver, il faut des traces. Et on ne pense pas à noter quand on est dedans.
Le double visage
Ce que Dounia décrit comme le signal le plus caractéristique : souffler le chaud et le froid.
La personne est désagréable. Puis elle redevient aimable. Puis recommence. Ce cycle, souvent confondu avec une personnalité “difficile” ou une période de stress, est en réalité une mécanique précise.
Et cette personne, en public, peut être remarquable. Sociable, agréable, que tout le monde apprécie. Le double visage se voit seulement dans les interactions à deux.
Ce qui rend la situation particulièrement déstabilisante : la personne harcelée finit par douter de sa propre perception. Elle a besoin de témoins. Elle se demande si elle exagère. Si c’est de sa faute.
Ce n’est pas de sa faute.
Quelques signaux concrets à observer, listés dans l’article de Dounia :
Elle ne te dit bonjour que devant les autres.
Elle quitte la table quand tu arrives.
Elle remet en question tes compétences, devant toi ou derrière ton dos.
Elle te consacre peu de temps alors qu’elle en donne aux autres.
Elle t’humilie en public puis redevient aimable.
La liste complète est dans son article, lien en fin de texte.
L’histoire de Dounia : le genou
Deux semaines après avoir commencé à travailler dans ce poste, Dounia était en arrêt maladie.
Ce n’était pas une décision. C’était son genou.
Elle était en train de planter des pieds de tomate. Elle s’est mise sur les genoux, une ou deux minutes. Quand elle s’est levée, elle ne pouvait plus marcher. Le genou avait gonflé.
Le chirurgien lui a dit : c’est un choc physique, quelque chose s’est passé. Il n’y avait pas eu de choc physique.
Elle l’a compris bien après : c’était un choc émotionnel. Le corps qui arrêtait. Qui ralentissait de force ce que la tête n’avait pas encore nommé.
“J’ai senti que quelque chose n’était pas normal dès le début. Mais on ne fait pas toujours la connexion entre ce que le corps fait et ce qui se passe à l’extérieur.”
L’intuition est une réponse corporelle
Ce que Julie Lessard, ergothérapeute québécoise présente dans le live, a rappelé : l’intuition est importante à suivre.
Ce n’est pas une intuition abstraite. C’est de la neuroception.
Le système nerveux autonome évalue en permanence l’environnement, avant la conscience. Avant que la tête ait analysé, classé, rationalisé. Il détecte des signaux de sécurité ou de danger, et il réagit.
La boule au ventre en entrant au bureau, c’est de la neuroception.
Les épaules qui remontent en voyant le nom dans sa boîte mail, c’est de la neuroception.
L’envie de reculer d’un pas quand cette personne entre dans la pièce, c’est de la neuroception.
Ce n’est pas “dans la tête”. C’est dans le corps. Et le corps a souvent raison.
“Dès que tu te poses la question, c’est que ce n’est pas normal”
Dounia dit cette phrase simplement, et elle mérite d’être posée seule.
On n’est pas censée aller travailler avec la boule au ventre chaque matin. Ce n’est pas une condition normale de travail. Ce n’est pas quelque chose qu’on traverse parce que c’est comme ça.
À partir du moment où la question “est-ce que c’est normal ?” se pose, quelque chose dans le corps a déjà répondu.
Ce qu’on peut faire concrètement
Si tu reconnais cette situation, ou si tu te poses cette question :
Trace les faits. Dès le premier signe. Date, heure, lieu, personne, propos, acte. Le cerveau protège en faisant oublier. Une liste avec des dates est une preuve.
Ne reste pas seule. En parler change la perspective. Ce qui paraît flou dans ta tête devient souvent plus clair quand on le raconte à quelqu’un.
Utilise les circuits existants. Le CSE (Comité socio-économique), si ton entreprise en a un. Le référent harcèlement, obligatoire dans les entreprises de plus de 250 salariés en France. La direction, si elle n’est pas impliquée dans la situation.
En France, le 3018 est disponible 7 jours sur 7, jusqu’à 23h. Ils orientent.
Si la direction est elle-même impliquée, il est possible de porter plainte en gendarmerie ou au tribunal. Le harcèlement moral est un délit.
Ce que le corps garde
Quand j’ai commencé ma certification TRE, des tensions de situations professionnelles difficiles sont remontées pendant les séances de tremblements. Des choses que je n’aurais pas su nommer comme “stressantes” à l’époque.
Le corps garde tout. Même ce qu’on a minimisé. Même ce qu’on a traversé en se disant que ça allait.
J’ai écrit ailleurs sur ce que le harcèlement laisse dans le système nerveux après coup, et comment le corps peut retrouver des repères de sécurité. Si tu es en sortie de situation difficile, cet article peut t’aider aussi.
Ce que les tremblements font, concrètement : ils permettent de décharger l’activation accumulée. Pas de revivre. Pas d’analyser. Juste laisser le corps faire ce qu’il sait faire.
Ta mission cette semaine
Si quelque chose dans cet article a créé une reconnaissance : note une seule chose que ton corps a essayé de te dire récemment, sans que la tête l’ait entendu.
Pas pour en faire quelque chose immédiatement. Juste pour commencer à entendre.
L’article complet de Dounia sur les 10 signes d’alerte du harcèlement au travail, et les ressources pour agir : → Comprendre le harcèlement
Dounia Bouhafs est sur LinkedIn et Substack. Elle publie une newsletter toutes les deux semaines.
PS : Si tu as vécu ou si tu vis une situation de harcèlement au travail, dis-moi en commentaire ce qui t’a aidé à le nommer. Dounia Bouhafs lit aussi.











