⚠️ AVERTISSEMENT IMPORTANT
Cet article contient un témoignage sur des violences sexuelles dans l’enfance, l’inceste et l’amnésie traumatique.
Si tu as vécu des expériences similaires, ce contenu peut être difficile à lire. Prends soin de toi. Tu peux t’arrêter à tout moment.
Si tu es en détresse, voici des ressources d’aide immédiate :
Belgique : SOS Viol : 0800 98 100
France : Viols Femmes Informations : 0 800 05 95 95
International : ligne d’écoute locale pour violences sexuelles
Ce témoignage est partagé avec le consentement de Johanne, qui a choisi de parler pour aider d’autres personnes qui traversent un parcours similaire.
Le 23 avril, j’ai invité Johanne en live.
Johanne est kinésiologue certifiée, ancienne professeure de sport. Elle a 51 ans. Elle est en arrêt maladie depuis novembre 2021.
Pas parce qu’elle est malade au sens classique du terme.
Parce qu’elle a passé plus de 40 ans de sa vie en état de stress post-traumatique sans le savoir.
Et parce que depuis septembre 2024, elle vit une levée d’amnésie traumatique.
Ce qu’elle a vécu plus de 40 ans sans le savoir
Johanne a grandi avec des troubles du sommeil. Des problèmes digestifs. De l’hyperactivité. De l’hypervigilance permanente. Une sur-adaptation à tout.
Pour elle, c’était normal. C’était sa vie depuis toujours.
Elle ne savait pas que c’étaient des symptômes de stress post-traumatique.
Elle ne savait pas qu’elle avait été victime d’un viol dans son enfance.
Elle ne se souvenait de rien.
Quand le corps commence à parler
En septembre 2019, Johanne commence une formation en kinésiologie.
La kinésiologie, c’est une approche qui utilise le test musculaire pour identifier les blocages dans le corps et remonter à leur origine.
Pendant sa formation, comme on apprend en testant sur soi, des choses ont commencé à remonter.
Son corps s’est mis à trembler. Sans prévenir. Sans qu’elle puisse contrôler.
Le corps parlait. Longtemps avant que la tête ne comprenne.
Le premier souvenir : « Il m’est arrivé quelque chose à six ans »
Fin août, début septembre 2020.
Un souvenir surgit de nulle part : « Il m’est arrivé quelque chose à six ans. »
Elle ne sait pas pourquoi elle pense ça. Elle ne sait pas ce qui s’est passé.
Juste cette certitude soudaine.
Ensuite, progressivement, le mot « attouchements » lui vient à l’esprit.
En 2023, le mot « viol » est posé.
En septembre 2025, seulement, le mot « inceste ».
Trois ans de levée d’amnésie progressive. Trois ans où le corps a livré petit à petit ce que la mémoire avait enfoui plus de 40 ans.
Comment le corps livre ses secrets
Johanne me raconte comment les souvenirs reviennent.
Pas comme des images. Pas comme un film.
Par le corps.
Elle a revécu physiquement l’impression d’étouffer. L’irritation dans la gorge. D’abord « je me sens irritée ». Puis « je me sens à fleur de peau ». Puis « je me sens écorchée vive ».
Tous les soirs à partir de 17h, l’irritation arrivait dans sa gorge. Ça durait toute la nuit. Le lendemain matin, ça avait disparu.
Pendant des mois.
Jusqu’à ce qu’elle trouve le bon mot : « écorchée vive ». À ce moment-là, le corps a pu lâcher.
Elle a ressenti la double contrainte dans ses yeux. Une fois, l’impression qu’on lui enfonçait la face, les sinus, les yeux. Une autre fois, l’impression d’avoir les yeux exorbités qui voulaient sortir de leurs orbites.
Des douleurs aux sinus. Au niveau de tout le visage.
Le corps refaisait vivre l’agression, petit bout par petit bout, pour que la mémoire puisse se reconstituer.
L’amnésie traumatique : un mécanisme de protection
L’amnésie traumatique, ce n’est pas un oubli ordinaire.
C’est un mécanisme de survie. Le cerveau protège la personne en dissociant la mémoire de l’événement.
La mémoire implicite reste dans le corps : les tensions, les réactions physiologiques, les symptômes.
La mémoire explicite — le souvenir conscient — disparaît.
Souvent, chez les femmes, la mémoire traumatique commence à remonter au moment de la pré-ménopause ou de la ménopause. Pourquoi ? Parce que c’est hormonal. Le corps nous protège tant qu’il juge qu’on doit se reproduire. Ensuite, il peut commencer à libérer ce qui était enfoui.
Le rôle de la kinésiologie
En kinésiologie, on travaille avec le test musculaire.
Le principe : tout ce qui génère du stress dans le corps provoque une chute du tonus musculaire.
On teste un muscle — souvent le bras. Si ce qu’on évoque n’est pas stressant, le muscle tient. Si c’est en lien avec la problématique, le muscle lâche légèrement.
À partir de cette chute de tonus, on remonte dans l’histoire de la personne pour identifier ce qui bloque, et on libère.
Ce que Johanne souligne : en kinésiologie, au début de chaque séance, on demande l’autorisation au corps. Est-ce que la personne est prête à travailler de manière douce pour elle ?
Si le corps dit non, la séance peut simplement porter sur « pourquoi on ne peut pas aller en douceur ? »
On respecte toujours le rythme du corps.
Quand les tremblements arrivent
C’est là que Johanne est venue me voir, fin 2022, début 2023.
Son corps tremblait pendant les séances de kinésiologie. Elle ne comprenait pas pourquoi.
On a travaillé ensemble avec le TRE (Tension and Trauma Releasing Exercises).
Ce que ça lui a apporté : comprendre que les tremblements sont une réaction normale. Un moyen pour le système nerveux d’évacuer le stress.
Ça l’a apaisée. Ça lui a permis de laisser faire, sans avoir peur de ce qui se passait dans son corps.
De la survie à la vie
Je lui ai demandé : « C’est quoi, pour toi, la différence entre la survie et la vie ? »
Sa réponse : « Le calme. »
Avant, elle était hyperactive, en hypervigilance permanente.
Maintenant, elle apprend à vivre lentement. Ça fait 4 ans et demi qu’elle est en arrêt maladie. C’est seulement maintenant qu’elle arrive à le vivre bien.
Vivre avec calme et sérénité, sans avoir l’impression que c’est mort, qu’il ne se passe rien.
Avant, l’activité la faisait sentir vivante. Maintenant, ce sont les émotions.
« Je me sens vivante de l’intérieur, au lieu d’être vivante à l’extérieur en m’agitant. »
La colère aussi. Ou plutôt : la rage.
Johanne a découvert ce qu’était la colère il n’y a pas si longtemps. Et elle a ressenti de la rage. Une rage qu’elle a dû apprendre à libérer de manière qui ne détruise pas tout autour d’elle.
La rage, c’est un progrès par rapport à la sidération. C’est un signe que le corps sort du figement.
Ce qu’elle fait maintenant
Johanne travaille avec plusieurs approches :
La kinésiologie (80% de son accompagnement)
L’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), qui a permis de débloquer et de commencer la levée d’amnésie
Le shiatsu et les massages énergétiques
L’ostéopathie, parce que son bassin est complètement bloqué
La nutrithérapie et la gestion des émotions
Une sage-femme formée aux violences sexuelles, avec qui elle a travaillé pendant un an et demi
Elle a créé une association où elle propose des séances de kinésiologie et des ateliers de Brain Gym (éducation kinesthésique pour se reconnecter aux sensations du corps).
Elle accompagne maintenant d’autres personnes qui ont vécu des expériences similaires. Elles viennent naturellement à elle.
Je suis super heureuse d’accompagner des personnes dans ce chemin-là, parce que ça me change tellement la vie de sortir de tous ces blocages que je ne comprenais pas. Ça permet de donner un sens à ce vécu.
Ce qu’elle a appris
Respecter son rythme.
Avant, elle forçait. Elle était proactive dans sa démarche de guérison. Elle voulait aller vite.
Maintenant, elle laisse son corps donner le rythme.
Je suis sortie des injonctions. Tu vois, ces injonctions du mental : vas-y, tu fais ci, t’es pas assez, t’es trop. Qui font qu’on n’est pas doux avec soi-même parce qu’on se juge en permanence. Maintenant, je suis plus bienveillante. Je respecte plus mon rythme.
Elle a aussi appris le consentement. À poser des limites. À dire non.
Pourquoi elle a accepté de témoigner
Johanne a écouté beaucoup de témoignages d’autres personnes qui ont vécu des parcours similaires. Ça l’a énormément aidée.
Elle a envie d’offrir cette possibilité à son tour.
Et puis, parler, ça met à distance. Ça donne un caractère réel à ce qui s’est passé.
Le problème de l’amnésie, c’est que ce n’est pas réel. Toute la difficulté, c’est de réussir à se croire.
Ce que je retiens
Le corps porte ce que la tête a oublié.
Les symptômes ne sont pas des bugs. Ce sont des signaux.
L’amnésie traumatique est un mécanisme de protection. Pas un défaut. Pas une faiblesse.
Et la levée d’amnésie, quand elle arrive, demande du temps, de la douceur, et beaucoup d’accompagnement.
Le corps livre ses secrets à son rythme. On ne peut pas le forcer. On peut juste créer de la sécurité pour qu’il accepte de lâcher ce qu’il porte depuis des années.
Ressources
Si tu vis une situation similaire :
Belgique : SOS Viol : 0800 98 100
France : Viols Femmes Informations : 0 800 05 95 95
Mémoire Traumatique et Victimologie : www.memoiretraumatique.org
Pour suivre Johanne :
Ici sur Substack Johanne Lebeau
Facebook et Instagram : Lebeau Kinesio (Lebeau = son nom de famille, Kinesio = kinésiologue)
Elle est basée à Stenay, en Meuse (France), à 30 km de Virton
PS : Si tu as vécu une levée d’amnésie traumatique, ou si tu accompagnes des personnes dans ce parcours, dis-moi en commentaire ce qui t’a le plus aidé. Je lis tout.
Merci à Dounia Bouhafs, Ella Écrit, Dan Oktavson, Yoleen Bourgeois et à tous les autres d’avoir été présents lors de mon live avec Johanne Lebeau !
Ici, chaque semaine des ressources concrètes sur la régulation du système nerveux. Pour ne plus survivre en mode survie. Sans tout remettre en question. Sans ajouter encore une chose à ta liste.











