Pendant six ans, mon téléphone n’a jamais vraiment quitté ma main.
La nuit, il restait allumé sur ma table de nuit, volume au maximum. Mon père était malade, et une partie de moi restait en poste. Prête à recevoir l’appel qui dirait que quelque chose venait de basculer.
Je ne l’éteignais jamais. Pas une soirée, pas un dîner, pas un film. Je le sortais sous la table. Je vérifiais l’écran sans même m’en rendre compte, juste au cas où j’aurais raté quelque chose pendant les trois minutes précédentes.
Rien ne se passait, la plupart du temps. Un silence normal. Mais le silence ne me rassurait jamais longtemps. Il fallait revérifier. Puis revérifier encore.
Ça a duré six ans, tant qu’il était malade. Et après, ça a continué. Longtemps après, je n’arrivais toujours pas à éteindre mon téléphone le soir. Toujours cette peur qu’il se passe quelque chose et que je ne l’entende pas.
Ce que ton corps appelle “trouble” est souvent une stratégie
Je n’ai jamais pensé que c’était un trouble. Mais on aurait facilement pu me coller une étiquette d’anxiété, ou pire, un trait de caractère. “Elle est du genre à trop s’inquiéter.”
Ce n’est pas ce qui se passait.
Mon système nerveux avait appris une chose très précise, à un moment très précis. Il avait appris qu’un silence pouvait cacher une urgence. Alors il a arrêté de faire confiance au silence. Pour de bon.
C’est la même mécanique pour l’hypervigilance qui scanne une pièce avant d’y entrer, pour le fait de se sentir responsable de l’humeur de tout le monde, pour le figement au moment d’agir, pour douter en continu de ce qu’on ressent. Ce ne sont pas des défauts de caractère.
Ce sont des réponses adaptatives. Le système nerveux rencontre un danger réel, ou une incertitude réelle, et il construit une réponse pour y survivre. Ensuite il garde cette réponse en mémoire, prête à ressortir, bien après que le danger soit passé.
Tu apaises la surface, et la tension revient toujours. En devenant membre, tu vas plus profond : les protocoles somatiques et les audios, le mini-cours TRE pour commencer à ton rythme, l’archive complète des articles, et chaque mois une session de pratique TRE et un Q&A en direct, où j’adapte les exercices à ton système en temps réel. Plus les lives et articles À vif.
Tu captes la tension d’une pièce avant même d’avoir dit bonjour ? Abonne-toi, je te montre à construire le filtre que personne ne t’a appris.
Le cycle qui s’installe sans qu’on le voie
Voici ce qui se passe, concrètement.
Une alerte apparaît une première fois, pour une bonne raison. Le corps réagit. Il vérifie, il scanne, il reste prêt.
Cette réaction fonctionne. Elle évite parfois le pire, ou elle donne juste l’impression de garder un peu de contrôle sur une situation qui n’en a aucun.
Alors le système nerveux retient la leçon : cette stratégie marche, on la garde.
Le problème, c’est qu’un système nerveux ne date pas les événements. Il ne fait pas la différence entre “ça a été utile pendant les six années où mon père était malade” et “ça n’a plus lieu d’être maintenant que je suis en sécurité.” Il garde la stratégie, tout court.
Une alarme qui n’a jamais reçu l’ordre d’arrêt
Imagine un détecteur de fumée installé après un vrai incendie. Il a bien fait son travail, il a sonné au bon moment.
Dix ans plus tard, il se déclenche encore pour une tranche de pain grillée un peu trop longtemps. Techniquement, il fonctionne très bien. Il fait exactement ce pour quoi il a été programmé. Le problème, c’est qu’il ne sait pas que l’incendie est terminé depuis longtemps.
Ton hypervigilance, ta difficulté à te reposer, ton besoin de tout anticiper fonctionnent souvent de la même façon. Ce n’est pas cassé. C’est un système qui continue de faire ce qu’on lui a appris à faire, sans nouvelle information pour lui dire d’arrêter.
Pourquoi je n’arrive pas à me détendre même quand il n’y a plus de danger réel ? Souvent parce que ton système nerveux a appris une stratégie de protection à un moment précis de ta vie, et qu’il ne l’a jamais mise à jour depuis. Il ne date pas les événements : il garde la stratégie qui a fonctionné, même longtemps après que le danger soit passé. Ce n’est pas un trouble ni un manque de volonté, c’est une réponse adaptative. La réguler passe généralement par le corps (respiration, ancrage, pratiques somatiques) plus que par la seule compréhension intellectuelle.
Ce qui a changé, ce n’est pas ma compréhension
Ce qui a fait bouger les choses chez moi, ce n’est pas le jour où j’ai compris le mécanisme. J’ai mis longtemps à le comprendre, d’ailleurs, bien après coup.
Ce qui a changé, c’est le jour où j’ai eu des enfants.
Réveiller mon bébé est devenu, dans la hiérarchie de mon corps, plus grave que rater un appel. Je n’ai rien décidé consciemment. Mon système nerveux a simplement rencontré quelque chose de plus important à protéger que l’ancienne alerte. Et il a commencé, tout doucement, à relâcher la garde.
Ça confirme quelque chose que je répète souvent en cabinet : comprendre ne suffit pas à résoudre. La tête peut avoir raison depuis des années. Le corps, lui, attend une expérience, pas une explication.
Une pratique pour signaler la sécurité au corps
Tu n’as pas besoin d’un nouveau bébé pour envoyer ce signal à ton système nerveux. Tu peux commencer par quelque chose de beaucoup plus modeste, le soir, avant de dormir.
Assieds-toi ou allonge-toi. Pose une main sur le sternum, une main sur le ventre.
Sans forcer ta respiration, remarque simplement quelle partie du corps bouge en premier. Le ventre, la poitrine, peut-être les deux.
Ensuite, allonge doucement l’expiration. Inspire sur 4 temps, expire sur 6. Refais ce cycle 5 ou 6 fois, pas plus.
Si l’intensité émotionnelle monte à un moment, ouvre les yeux, repère trois objets autour de toi, et sens tes pieds ou ton dos en contact avec ce qui te porte.
Version 30 secondes, pour une soirée trop chargée pour trois minutes : une main sur le sternum, trois respirations avec une expiration plus longue que l’inspiration, et nommer une seule chose que tu sens sous tes pieds.
Ce que ça peut changer, concrètement
Cette pratique ne va pas effacer d’un coup une hypervigilance installée depuis des années. Elle ne remplace pas un accompagnement si le besoin est là.
Mais répétée, elle envoie une information nouvelle à un système nerveux qui n’en a peut-être jamais reçu : ce moment précis, maintenant, est différent de celui qui a créé l’alerte.
Avec le temps, plusieurs personnes qui pratiquent ça régulièrement en cabinet remarquent qu’elles arrivent à laisser leur téléphone dans une autre pièce un peu plus souvent. Ou qu’elles mettent quelques secondes de plus avant de vérifier un message. Ce sont des petits changements. Ils comptent.
Dis-moi, quelle alerte est peut-être restée allumée chez toi, bien après la fin du danger qui l’a créée ? Je lis chaque réponse.
Si tu veux pratiquer ça avec du soutien, je propose des séances en groupe en ligne (TRE, Somatic Experiencing, Brainspotting) de façon hasardomadaire, ainsi qu’un Q&A hasardomadaire. Commente en dessous ou envoie-moi un message si ça t’intéresse.
Raquel
PS : cette histoire de téléphone, je ne l’ai racontée qu’une seule fois avant aujourd’hui, en live, et pas dans ces mots-là. Il y a encore beaucoup de détails que je garde pour moi. Celui-là, j’avais envie de te le donner.
Merci Julia Cantaragiu, Doucéa, et à beaucoup d’autres d’avoir suivi mon live ! Rejoins-moi pour mon prochain live (et mes Notes aussi) dans l’application.








