Il y a une phrase de David Grand qui m’a fait tiquer la première fois que je l’ai entendue.
En Brainspotting, le thérapeute ne sait pas.
Pas au sens où il serait incompétent. Au sens où il n’a pas de plan sur ce qui doit remonter, dans quel ordre, ni où ça doit mener. Et ça, quand tu viens d’un monde où le thérapeute est censé guider, ça déstabilise un peu.
Puis j’ai compris que c’était le cœur du mécanisme.
Le principe : le cerveau sait, le protocole non
L’idée de fond du Brainspotting, c’est que ton cerveau possède une capacité d’auto-régulation et de traitement que les approches directives ont tendance à court-circuiter. Quand on te dit quoi ressentir, quoi analyser, quand recadrer, on impose un chemin. Et le cerveau profond, celui qui tient le trauma, ne fonctionne pas par instructions.
Le Brainspotting fait l’inverse. Il crée les conditions, puis il laisse faire.
Ces conditions, c’est essentiellement deux choses. Une position du regard qui maintient l’accès à une zone d’activation. Et une présence attentive, non intrusive, qui tient le cadre pendant que le traitement se déroule.
Le reste, c’est le cerveau qui le fait. Pas moi.
Combien de temps dure le traitement pendant une séance de Brainspotting ?
Le traitement actif dure souvent entre 20 et 50 minutes, mais il varie beaucoup selon les personnes. Et il ne s’arrête pas à la fin de la séance : le cerveau continue souvent à traiter dans les heures et les jours qui suivent, ce que David Grand appelle la queue de comète.
Ce que fixer un point déclenche vraiment
Quand tes yeux se fixent sur un brainspot, un point précis lié à une activation, quelque chose se met en place que Grand appelle la mindfulness focalisée.
Ce n’est pas de la méditation. C’est une attention soutenue, dirigée vers l’intérieur, ancrée par la position du regard. Cette combinaison, regard fixe plus attention aux sensations, maintient une sorte de porte ouverte vers la zone où l’expérience non traitée est stockée.
Et une fois la porte ouverte, le cerveau fait ce qu’il fait naturellement dès qu’on ne l’en empêche pas : il traite.
Il rassemble des morceaux. Une sensation appelle une image, qui appelle un ressenti dans la poitrine, qui appelle autre chose. Ça ne suit aucune logique narrative. C’est associatif, non linéaire, souvent surprenant. Une femme de 47 ans m’a dit un jour, au milieu d’une séance : “Je ne comprends pas pourquoi je pense à la cuisine de ma grand-mère là, mais mon ventre s’est desserré.” Elle avait raison de ne pas comprendre. Ce n’était pas à comprendre.
Les phases, quand on regarde de près
Ça ne se déroule pas toujours pareil, mais il y a un rythme qui revient.
D’abord l’activation. On identifie ce sur quoi on travaille, on trouve le point, et le corps monte un peu. La sensation devient plus présente, parfois plus intense.
Puis le traitement. C’est la phase la plus longue et la plus imprévisible. Des vagues qui montent et redescendent. Des choses qui remontent, se déplacent, se déchargent. Parfois c’est visible, tremblements, larmes, respiration qui change. Parfois il ne se passe rien à l’extérieur et beaucoup à l’intérieur. Je ne peux pas savoir de l’extérieur à quelle profondeur ça travaille, et honnêtement, ça n’a pas besoin que je le sache.
Enfin une forme de dépôt. L’activation redescend. La sensation de départ a changé, ou perdu de sa charge. On ne force jamais cette phase. Elle arrive quand le cerveau a fait ce qu’il avait à faire pour cette fois.
Et là il faut être honnête : ça ne veut pas dire que tout est réglé. Souvent, il reste des couches. Une séance traite ce qui est accessible ce jour-là, à ce niveau-là. Le reste attendra.
La queue de comète
Ce que je préviens toujours mes clientes avant une première séance : le traitement ne s’arrête pas quand tu sors du cabinet.
Grand appelle ça la queue de comète. Dans les heures et les jours qui suivent, le cerveau continue souvent à traiter. Ça peut ressembler à de la fatigue, à des rêves plus intenses, à des émotions qui bougent, à une sensation de décalage léger. Ce n’est pas un effet secondaire à craindre. C’est la suite du même processus.
C’est aussi pour ça que le Brainspotting ne se pratique pas seule, sans cadre. Le point de regard, tu pourrais le reproduire chez toi. Mais l’accompagnement fait partie de ce qui rend le traitement contenu et sûr. Le mécanisme complet inclut la présence de quelqu’un. Ce n’est pas un détail.
Si tu veux d’abord comprendre ce qu’est le Brainspotting avant d’entrer dans son mécanisme, l’article d’introduction est ici : Brainspotting : accéder au trauma par le regard.
Ta mission cette semaine
Pas d’exercice de Brainspotting cette fois, parce que ça ne se fait pas seule. À la place, une observation.
Cette semaine, remarque un moment où ton regard se fixe spontanément quelque part quand tu ressens une émotion forte. Dans le vide, sur un objet, par la fenêtre. Note juste que ça arrive. C’est ton cerveau qui cherche déjà, tout seul, une position qui l’aide à traiter.
Ça te parle ? Dis-moi en commentaire si tu as remarqué ce réflexe du regard qui se fixe.
Les ateliers Bouton OFF reprennent en septembre, avec un travail de Brainspotting accompagné : commente en dessous ou envoie-moi un message si tu veux en savoir plus.
PS. Ce qui m’a pris le plus de temps à accepter, en tant que thérapeute, c’est justement de ne pas savoir. De ne pas piloter. De faire confiance au fait que le cerveau de la personne en face sait mieux que moi ce qu’il a besoin de traiter, et dans quel ordre. C’est probablement la chose la plus difficile à apprendre dans ce métier. Dis-moi si toi aussi tu as du mal à lâcher le contrôle quand tu ne vois pas où ça va.


